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Une énigme toponymique résolue

Plan d’eau dont l’aire atteint 11,8 km2. Il est situé à environ 90 kilomètres au nord-ouest d’Edmonton et une trentaine de kilomètres du lac Ste. Anne [graphie officielle] et à une vingtaine de kilomètres au sud de Barrhead.

Pygargue bald eagle 341898 1920

À ce jour, nulle étymologie du nom de lieu Lac la Nonne n’était à ce point assurée. Dans l’édition du premier répertoire des noms géographiques de l’Alberta publié par le Geographic Board of Canada de (1928) et intitulé Place-Names of Alberta, on peut lire à l’entrée se rapportant au Lac la Nonne, le motif de désignation suivant :

“As related to A. D. Henderson, of Belvedere, Alberta, the lake owes its name to a duck, the White-winged Scoter (oidemia deglandi.) The species is very common on the lake. The birds are black with white wing bars and a white spot on the head and suggest a black-robed nun. This explanation seems doubtful.‘

Cette explication dans l’énoncé qui précède est estimée conjecturale. Elle a été reprise dans la plupart des répertoires qui ont été publiés depuis avec cependant un correctif sur le nom scientifique de l’animal mis en cause, melanitta deglandi (Harrison 1994). Une autre hypothèse qui n’est pas davantage satisfaisante s’est vue ajoutée. On la retrouve notamment dans le troisième volume de la série Place Names of Alberta publiée par Alberta Culture and Multiculturalism et Friends of Geographical Names of Alberta Society aux presses de l’Université de l’Alberta. Cette hypothèse est rédigée en ces termes : « A second suggestion is that it was named for the nuns of the nearby Lac Ste Anne Mission, although the latter was not founded until 1844 » (idem).  

Les éléments qui autorisent une interprétation relativement assurée du terme « nonne » se retrouvent à la fois dans l’amérindianyme désignant le lac ainsi que chez deux auteurs de relations de voyage : le père Jean de Smet et Gabriel Franchère. L’amérindianyme d’origine crie est « mi-ka-sioo » ou « mikisiw » ; nom accordé aux rapaces diurnes de la famille des accipitridés. Ils sont communément désignés sous le vocable « aigle ». En cri, le nom du lac est : Mikisiw Sâkâhikan. La traduction en est : « Lac Aigle » ou encore « Lac de l’Aile ».

Lors du voyage au cours duquel le père Jean de Smet fut en présence de ce lac le 12 mars 1846. Il prit soin d’en conserver le nom qu’il écrit ainsi : « lac de l’Aigle-Nonne ».  Quel sens accorder au terme « nonne » ? Quelle association peut-il bien y avoir entre les mots « aigle » et « nonne » ? La réponse nous est fournie par Gabriel Franchère. Alors qu’il se trouve à l’embouchure de la rivière Columbia, Franchère décrit la faune et particulièrement la gent ailée qui s’y observe et qu’il décline ainsi :

« Les oiseaux les plus remarquables sont l’aigle-nonne, ainsi nommé par les voyageurs, à cause de sa tête qui est blanche, tandis que le reste du plumage est d’un noir sale ; l’aigle noir, l’oiseau puant, autre espèce d’aigle ; l’épervier, le pélican, le cormoran, le cygne, le héron, la grue, l’outarde, plusieurs espèces d’oies, plusieurs espèces de canard, etc. »

Ainsi, le terme « nonne » nous renvoie à l’haliaeetus leucocephalus dont le nom commun est : pygargue à tête blanche (en anglais bald eagle) (figure 1). Dans le présent cas, il est d’emploi métaphorique. Il évoque les tenues vestimentaires de certaines congrégations religieuses : voiles, bonnets, collerettes ou plastrons de couleur blanche, le reste de l’habit étant pour l’essentiel de couleur sombre. Tel était notamment l’habit des Ursulines, religieuses arrivées en Amérique en l’année 1639 (figure 2). Cette congrégation, rappelons-le, est intimement liée à la naissance de la Nouvelle-France.  

Une question subsiste. Comment donc expliquer que l’on n’ait pas trouvé plus tôt cette explication qui, éléments en main, apparaît plutôt simple ? Il n’y a pas de réponse assurée, mais on peut formuler des hypothèses, dont la suivante : les informations pertinentes ont été expurgées dans les éditions en anglais de la relation de Franchère.

Le manuscrit de Franchère fut d’abord édité par un auteur respecté de Montréal, Michel Bibeau, lequel fit des additions et des révisions importantes en vue de sa publication en 1820. L’ouvrage établit la notoriété de Franchère qui franchit les frontières. Attendue, la traduction en langue anglaise fut entreprise par Jedediah Vincent Huntington, auteur en vue de l’époque.  

Huntington apporta à son tour d’importantes modifications au récit. Elles se remarquent notamment à la lecture dans l’extrait suivant qui diffère de celui en langue française. Le voici tiré de la traduction initiale de Huntington parue en 1854 :

« The most remarkable birds are the eagle, the turkey-buzzard, the hawk, pelican, heron, gull, cormorant, crane, swan, and a great variety of wild ducks and geese. The pigeon, woodcock, and pheasant, are found in the forests as with us. »

On le constate, la mention de l’aigle-nonne et l’explication qui en est donnée ont été retirées. Elles ne figurent dans aucune des quatre versions en langue anglaise du récit de Franchère. Cette omission doit être prise en compte pour comprendre ce qui a pu prévenir la mise en relation des terme « aigle », « nonne » et « pigargue » pour formuler une hypothèse crédible sur le sens à accorder au toponyme Lac la Nonne.

Quant à la présence de pygargues aux abords comme au-dessus du lac doit-elle être démontrée ? Pas vraiment. Les toponymistes sont des familiers du fait, Il n’est pas nécessaire qu’un phénomène soit fréquent ou récurrent pour qu’il inspire un nom de lieu. L’opposé s’observe également. L’invocation du « principe de rareté relative » énoncé par Vladimir A. Nikonov (cité par Dorion et Poirier), nous autorise à suggérer qu’il se pourrait tout aussi bien que la présence exceptionnelle de pygargues en ce lieu ait inspiré le nom.


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